vendredi 15 novembre 2013

Au nom de tous les miens de Martin Gray, par Malo

Né à Varsovie en 1924, de confession juive, Martin Gray connaît dès ses dix-sept ans, l’horreur de la seconde guerre mondiale. Très vite et malgré son jeune âge, une force puissante l’anime et son but est de survivre et faire survivre sa famille. Il met tout en œuvre pour y parvenir et ce, malgré le danger, les déportations, les humiliations… Même lorsqu’il perd sa famille, Martin persiste à vouloir non seulement vivre, mais aussi vaincre. Vaincre pour raconter cette abominable vérité des camps nazis. 

Cette fureur de vivre se traduit par un style d’écriture rapide. La mort d’un être cher se raconte en deux-trois lignes, les événements heureux également. Martin ne s’attarde jamais. C’est un livre douloureux, tant par l’atrocité du contenu, que par le style. Bien que les mots utilisés soient simples, le rythme rapide, la multitude de lieux parcourus, les nombreuses personnes qui ont croisées son chemin, les divers surnoms employés rendent la lecture ardue… Un vrai parcours du combattant semblable à celui que le héros de l’histoire / Histoire a mené. Infatigable, Martin prend enfin le temps de vivre lorsqu’il rencontre Dina qui deviendra sa femme et la mère de ses quatre enfants. 

Confortablement installé dans le sud-est de la France, dans cette « forteresse » qu’il avait fantasmé depuis toujours, il profite enfin de la vie à travers des plaisirs simples : la beauté du paysage qui l’entoure, une alimentation saine, voir grandir ses enfants. Cette plénitude ne durera que dix ans, jusqu’au jour où sa femme et ses quatre enfants seront décimés par un incendie. Le sort s’acharne sur Martin, et sa propre mort est une issue à laquelle il a pensé de nombreuses fois. Malgré tout, il décide de continuer à vivre, animé par cette combativité qui l’a toujours accompagné. Une vie qu’il mène pour lui mais aussi et surtout, pour les siens… pour continuer à les faire vivre à travers son récit et ses engagements, notamment la fondation Dina Gray.

Ce livre est donc, en plus d’être un témoignage fidèle de l’Histoire, une formidable leçon de vie et également une source profonde d’espoir en l’Homme qui, même dans l’adversité, est capable de renaître et de produire le meilleur.


« Mais je veux encore dire, encore continuer, être fidèle. Vivre, vivre jusqu’au bout et un jour, si vient le temps, donner à nouveau la vie pour rendre ma mort, la mort des miens impossible, pour que toujours, tant que dureront les hommes il y ait l’un d’eux qui parle et qui témoigne au nom de tous les miens. »

Malo

Martin Gray, Au nom de tous les miens, Pocket, 2012 

vendredi 25 octobre 2013

Épisode 2 : le prix Femina ou l’esprit de revendication

Comme le nom l’indique, le prix Femina semble, de prime abord, surtout être une affaire de nanas. Né en 1904, il est contemporain du Goncourt, qui a refusé de primer une femme. Le prix Femina est donc l’expression d’une contestation, mais également d’une revendication : la reconnaissance des femmes de lettres, en ce début de XXe siècle.

Contrairement au Goncourt, le prix Femina n’est donc pas né d’un rêve, mais bien d’une réalité à laquelle les femmes qui écrivent sont confrontées : l’absence de reconnaissance et la difficulté d’être reconnue en tant qu’auteur. Son originalité repose aussi sur le fait qu’il est issu de la presse féminine, qui connait un bel essor au début du XXe siècle. Il est drôle de constater que le magazine Femina et Vie heureuse, à l’origine du prix Femina, ont été fondés par des hommes.

Il ne s’agit donc pas, par ce prix, de déclarer la guerre à la gente masculine, mais bien de revendiquer une place réelle pour les femmes, au sein du monde littéraire et culturel. Il est aussi question de « business » : il ne faut pas oublier que la lecture, surtout à cette période, est une activité assez féminine. Ces femmes – et ces hommes ! - surfent sur la vague, peu exploitée, de la création et de l’expression féminine. Le refus du Goncourt pourrait finalement être perçu comme une aubaine…

Il y aurait beaucoup à dire sur la presse féminine au XXe siècle. Retenons juste, pour le prix Femina, que le développement de magazines féminins, placés entre vie pratique, culture et émancipation – ce qui est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui pour un bon nombre d’entre eux- a contribué à la reconnaissance de l’écriture féminine.


Aujourd’hui, le prix Femina fait parti des récompenses littéraires les plus convoitées. Son jury et sa présidence sont toujours exclusivement féminins. Cela n’empêche pas de récompenser les auteurs des deux sexes, pourvu que le texte soit de langue française, en prose ou en poésie. Comme les autres prix, le Femina s’est depuis ouvert à la littéraire étrangère et à l’essai. 

Sources :
DUCAS Sylvie, "Le prix Femina : la consécration littéraire au féminin", Recherches féministes, vol. 16, n°1, 2003, p. 43-95.http://www.erudit.org/revue/rf/2003/v16/n1/007343ar.html/fr-fr/007342ar.html?vue=integral

lundi 14 octobre 2013

Episode 1 : le rêve des Goncourt

Jules et Edmond ont un projet : reconstituer l’ambiance des salons littéraires du XVIIIe siècle. Tout les deux férus de littérature et d’art, ils se démarquent par leur sensibilité et leur écriture. Mais Jules meurt soudainement. Edmond réalise donc seul le rêve de ces deux esprits intimement liés et ouvre en 1884 le Grenier, situé au dernier étage de leur hôtel particulier. Il s’agit d'un salon littéraire, fréquenté par les dix, qui formeront plus tard la première académie. Le second frère Goncourt meurt en 1896. Il n’a pas eu le temps de constituer la société littéraire Goncourt, tâche qui incombe alors à Alphonse Daudet, le légataire universel. Le but est de décerner un prix à une œuvre d’imagination en prose. 

Nous sommes à la fin du XIXe siècle, et l’Académie Française a refusé d’immortaliser Balzac, Flaubert, Zola, Baudelaire. La société littéraire Goncourt va alors très vite devenir Académie, pour s’opposer à l’Académie française. La première se tient le lundi 21 décembre 1903. Le vote a lieu au restaurant Champeaux, situé place de la Bourse à Paris. C’est John-Antoine Nau qui reçoit le premier Goncourt, avec Force ennemie, aux éditions La Plume. Mais pourquoi le vote a-t-il lieu dans un restaurant ? Parce que l’académie n’a pas de siège à proprement parlé. De la nourriture, des débats : tout ce qu’il faut pour passer un bon moment entre amoureux de la littérature. La nomination de John-Antoine Nau passe quasiment inaperçue. Mais dès la seconde année, le prix fait parler de lui.

Aujourd’hui la tradition est respectée : les dix se réunissent toujours au restaurant Drouant. Tous les mois ils se retrouvent, et en novembre, il faut choisir. Les échanges sont parfois houleux, les délibérations longues. Une certaine effervescence est palpable. Cependant il semble que le prix Goncourt ait perdu un peu de son impertinence : pas de prises de risque diront certains, trop prévisibles diront d’autres. Je n’ai pas encore suffisamment suivi les choix de l’académie Goncourt pour pouvoir en juger. Quoi qu’il en soit, ce prix est toujours considéré comme une référence et les débats qu’il provoque, prouvent que les prix littéraires sont nécessaires, ne serait-ce que pour l’émulation qu’ils suscitent.

Les prix littéraires

Avec l’automne, arrive la période des prix littéraires : Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis… pour les plus connus. Mais ils appartiennent en réalité à une grande famille dans laquelle certains récompensent des romans historiques, d’autres des polars ou encore des auteurs régionaux. Et cette famille est bigrement influente !

En effet, le petit bandeau rouge et blanc rassure : le lecteur va pénétrer dans un univers récompensé par des gens de lettres, des savants, des critiques littéraires. L’œuvre est validée, estampillée. Mais quelle est leur utilité, mis à part donner un sacré coup de pouce aux ventes ? Ils font partis de notre quotidien, mais qu’est-ce que c’est, un prix littéraire ?

Une enquête s’impose, et pour bien assimiler, il faut d’abord absorber et digérer… Cette image du système digestif mis à part, il est clair qu’une bonne compréhension d’un sujet, mérite que l’on s’y attarde, que l’on prenne son temps… et que l’on prenne plaisir. Alors je ne vous assommerai pas avec un long et unique billet… mais avec plusieurs, à l’image des feuilletons. Prêts ?

vendredi 4 octobre 2013

Le diable est dans les détails... par Ozer

"...les gens paraissent souvent penser que leur seule chance de bonheur, c’est de partir et de tout recommencer ailleurs, mais la plupart ne sont pas conscients du fait qu’ils déplacent du même coup leurs problèmes avec eux.
Qu’importe l’endroit, il y a de fortes chances pour qu’ils continuent à être la même personne. Bien que je pense qu’il puisse y avoir des exceptions, j’en ai eu la confirmation à bien des reprises.
Mais je crois à la possibilité de la rédemption et je pense que mes livres le prouvent à leur manière, même si je dois admettre que ces moments de grâce sont parfois fugitifs..."

Donald Ray Pollock

Donald Ray Pollock a vu le jour en 1954 à Knockemstiff dans l'Ohio, un bled situé à quelques encablures de l'US highways 50, entre Hillsboro et Chillicoth, ville où Pollock vit actuellement.
Il attendra son quarantième anniversaire et des litres d'alcool pour décider d'abandonner son boulot abrutissant dans l'usine locale de pâte à papier qui l'emploie depuis plus de 30 ans, pour devenir écrivain... I
l s'inscrit à des cours d'écriture à l'Université d'État de l'Ohio et en 2008 est publié son premier ouvrage, un recueil de nouvelles intitulé Knockemstiff (éd. Buchet-Chastel, 2010). Ce recueil de 18 nouvelles sanglantes, raconte la vie de merde de loosers rêvant de soleil... Serait-il question de la vie de ses voisins de Knockemstiff , peut-être bien...

En février 2012, alors que s'éteint
Whitney Houston et que l'équipe de Zambie remporte la Coupe d'Afrique des nations de football, en France, une histoire qui ressemble à la fin du monde, ayant pour titre Le Diable tout le temps est disponible en librairie... La critique est dithyrambique, le succès est immédiat, premier roman, premier coup de maître !

Ce roman policier crépusculaire, s'interroge à travers plusieurs destins croisés traversés par un personnage, sur la part d'ombre qui réside en chacun de nous.
Dans cette histoire on y retrouve la même bande de paumés que dans Knockemstiff. Pollock a trouvé une encre encore plus noire, son style, ses mots (maux) torturés passent du lyrisme le plus sombre au dialogue ravageur. Le pessimisme de ce roman est tel qu'aucun personnage n'en ressort indemne, même si...

Le Diable tout le temps, œuvre hypnotique, vous replongera certainement dans le sombre Sanctuaire de Faulkner... Bonne lecture.

Ozer.



Le Diable tout le temps, The Devil all the time, traduit de l'anglais (États-Unis) par Christophe Mercier, Ed. Albin Michel, coll. Terres d'Amérique, 380 pages, 2012, roman policier.



jeudi 19 septembre 2013

Microcosme et macrocosme

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, Acte sud, 2012

Trois générations sont représentées, avec leurs souvenirs, leurs projets, leurs désillusions. Le récit se développe autour de Libero et Mathieu, qui abandonnent des études prometteuses en philosophie pour suivre en Corse les enseignements de Leibniz : ils souhaitent faire d’un débit de boisson perdu dans un village loin de la côte « le meilleur des mondes possibles ». Mais les fondations sont en argile : Libero a renoncé non seulement à ses études mais également à sa foi en l’homme. Mathieu, qui n’a jamais accepté ce qu’il est, se crée un monde imaginaire, où tout va pour le mieux… et « l’enfer en personne s’invite au comptoir ». En marge, les histoires des membres de la famille de Mathieu, offrent le même constat : rien ne dure. Et qui plus est, tout est éternel recommencement. En toile de fond, le sermon sur la chute de Rome, prononcé par Augustin, au Ve siècle, à Hippone : la ville « éternelle » est tombée sous les assauts d’Alaric. Toute une conception du monde est remise en cause et Augustin cherche à apaiser les âmes, en leur expliquant que rien n’est éternel ici bas (je réduis certainement son propos, désolée !).

L’homme aussi est un monde, un microcosme, qui naît, évolue et chute, irrémédiablement. Il cherche, d’une manière ou d’une autre, à s’inscrire dans l’éternel. Certains alors nient cet état, d’autres refusent l’oubli. Chaque personnage gère donc – ou pas – à sa manière cette sensation de course vers le néant. Mais la vie, les projets doivent prendre le dessus, il ne peut en être autrement. A mon sens, la question du choix est également primordiale dans ce roman : certains renoncent, d’autres s’emploient à construire, même si le terrain est instable.

Les titres des chapitres reprennent le sermon de Saint Augustin et donnent le ton : « Peut-être Rome n’a-t-elle pas péri si les Romains ne périssent pas », « Toi, vois ce que tu es. Car nécessairement vient le feu. », « Car Dieu n’a fait pour toi qu’un monde périssable. ». L’écriture de Jérôme Ferrari est exigeante, prenante, parfois étouffante : les pensée des personnages se bousculent et se perdent parfois dans un chaos, illustration de leur état. Des moments de respiration laissent entrevoir des instants de paix, d’équilibre.


La vie de certains personnages est détruite et c’est le renoncement. D’autres ont connu la destruction et se reconstruisent. L’écriture, parfois alambiquée, illustre la complexité du sujet, qui, en somme a autant de développements possibles que de mondes existants. Et le vôtre, de quoi est-il fait ? 

mardi 10 septembre 2013

Bientôt bientôt!

Clikety revient bientôt avec quelques billets! Cela fait un mois que rien n'a été posté mais le blog n'est pas mort né : il cherche encore sa vitesse de croisière ;) 

En ce moment, que lisez-vous?